Rick Dunham, journaliste jusqu’au bout du monde

Cela fait maintenant six ans que Rick Dunham a quitté les Etats-Unis pour venir s’installer en Chine. Un changement radical, géographique et culturel tout d’abord, mais également professionnel puisque c’est un nouveau métier qui l’a mené de Washington à Beijing. Après avoir exercé plus de 35 ans en tant que journaliste, il a décidé qu’il était temps de changer d’horizon et a saisi une opportunité, celle d’enseigner le journalisme en Chine. Rencontre.

Son écran d’ordinateur ouvert sur le blog qu’il a créé pour le programme qu’il co-dirige, Rick Dunham parle volontiers de son parcours et de ses projets, surtout si c’est l’un de ses étudiants qui lui demande. Passionné par son travail et encore plus par celui de ses élèves, il ne regrette pas une seconde la décision qu’il a prise en 2013. Comme il se plait à le dire, il « préfère travailler ici avec des étudiants intelligents et curieux, à la motivation sans faille, plutôt qu’avec des journalistes frileux aux changements de l’industrie. » Un métier d’échanges, de rencontres mais surtout de passion.

La voie de la neutralité et de l’analyse

1968. Une année décisive pour Rick Dunham. Alors étudiant en histoire à l’Université de Pennsylvanie, une succession d’événements majeurs frappe le monde et vient ébranler son quotidien : l’intensification de la guerre au Vietnam, les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, le printemps démocratique à Prague et sa répression par les chars soviétiques, les émeutes aux Etats-Unis… Tant d’événements qui le convainquent d’une chose : l’envie de s’impliquer davantage.

Il ne choisit pas la voie de l’activisme, lui préférant celle de la neutralité. C’est ainsi qu’il choisira plus tard les articles d’analyse aux éditoriaux. Selon lui, ce choix lui permet de « garder une certaine crédibilité dans un monde déjà largement divisé ». « Je suis bien meilleur écrivain, qu’activiste ou orateur », confie-il. Cette année intense lui fait prendre conscience de l’impact positif des journalistes sur la société. Il devient alors correspondant en Pennsylvanie. Ce qui l’exalte, c’est d’être témoin de l’histoire qui se fait.

Une chose dont Rick Dunham est sûr, c’est que son sujet d’étude de licence et de master, l’Histoire, lui a appris à penser et à mettre en perspective les informations. Ainsi, il valorise les parcours atypiques de ses étudiants ; une richesse pour lui car ils permettent d’analyser les choses en profondeur. Une compétence qui ne se démode jamais, contrairement aux pratiques de l’industrie journalistique qui évoluent sans cesse.

 

Du correspondant politique au professeur d’université

Rick Dunham a plus de trente ans d’expérience en tant que journaliste. Correspondant à Austin puis à Washington en 1984, il a ensuite travaillé au sein de différentes rédactions telles que le Dallas Times Herald, le magazine hebdomadaire Business Week, Houston Chronicle ou encore le groupe Hearst. Si au fur et à mesure des années il a davantage écrit sur des sujets internationaux, il est particulièrement connu pour ses papiers politiques et notamment sur l’influence de l’argent et du pouvoir sur le système américain.

Aujourd’hui, Rick Dunham a délaissé les salles de presse pour se concentrer presque exclusivement sur l’édition et le travail avec ses étudiants. Il continue néanmoins à faire des apparitions à la radio et à la télévision chinoises sur des sujets d’économie globaux entre les Etats-Unis et la Chine, comme avec le programme « Dialogue » de CCTV.


Un environnement multiculturel

Si certains seraient sceptiques à l’idée d’enseigner les principes du journalisme en Chine, Rick Dunham répond : « Je le fais tout simplement ». L’objectivité et la neutralité qui s’imposent en classe est à la fois dû au contrôle médiatique en Chine mais également aux nationalités variées des étudiants familiers à des statuts de la presse différents. Ainsi, pour arbitrer et prendre en compte les réalités de tout à chacun, Rick Dunham enseigne ce qu’il appelle ses « meilleures pratiques ».

Enseigner le journalisme dans « la meilleure université de Chine » est une aventure trépidante pour lui et le fait se projeter encore plusieurs années ici. « Il y a beaucoup de challenges à relever ». Rick Dunham souhaite notamment aller plus loin dans l’internationalisation de l’école. Au premier programme Global Business Journalism, ouvert en 2007, en partenariat avec le Centre International pour les Journalistes basé à Washington et Bloomberg, vient s’ajouter un double diplôme avec la Californie du Sud qui ouvrira ses portes l’année prochaine. Plusieurs autres contrats avec d’autres universités du monde entier sont également prévus pour la rentrée (France, Belgique, Thaïlande, Afrique du Sud).

Il croit en l’émulation qui naît d’un environnement multiculturel et souhaite poursuivre l’ouverture de programmes additionnels. Sa grande fierté est l’accueil de plus de 65 nationalités différentes au sein de son programme en 12 ans d’existence : une richesse culturelle qui en fait un programme unique dans le monde selon lui. Il en est convaincu, tisser des liens forts avec les grandes écoles permettra à l’Ecole de Journalisme et de Communication de Tsinghua de devenir l’une des formations les plus reconnues.

C’est essentiellement via le prisme de son poste à l’Université que Rick Dunham constate les changements du journalisme en Chine. Des changement positifs, comme il le souligne :

La qualité du journalisme en Chine va en s’améliorant. Les journalistes en devenir sont de mieux entraînés et ont plus d’expertise que les générations précédentes. 

Depuis son arrivée, le programme attire davantage d’étudiants. Des étudiants de nationalité chinoise, intéressés par l’étude en langue anglaise du journalisme international ; mais également des étudiants internationaux désireux de rester en Chine après leurs études. Des profils qui n’existaient presque pas avant.

 

Le storytelling, un enjeu majeur pour le journalisme de demain

Pour Rick Dunham, l’enjeu majeur du journalisme pour les prochaines années est le « storytelling », c’est-à-dire la façon de raconter les histoires. L’intégration de nouveaux formats est essentiel. « Certains journaux, comme le New York Times, le Guardian ou le Washington Post par exemple le font déjà très bien ». En effet, en proposant différentes interactions, ils ont compris l’importance de la relation que le lecteur doit avoir avec le texte.

C’est d’ailleurs le sujet de son dernier livre, Multimedia reporting, how digital tools can improve journalism storytelling publié chez Springer au printemps dernier. S’il y a un conseil que Rick Dunham peut donner, c’est l’importance d’être à jour sur les nouvelles technologies. Toujours être dans l’anticipation et l’appropriation de ces dernières. Il fut par exemple l’un des premiers journalistes à utiliser Twitter comme un outil de travail, et a le populariser auprès de ses collègues.

Interrogés, ses étudiants vantent ses mérites. Ils voient une « vraie valeur ajoutée » d’avoir le point de vue de « d’un journaliste expérimenté qui n’est pas de la vieille école » et qui comprend « l’importance de la maitrise des différents formats multimédia ». S’ils font une objection, ce sont les explications parfois trop poussées sur l’utilisation des réseaux sociaux ou d’autres outils technologiques. Celles-ci sont jugées inutiles pour les millennials – parfois stars du net – que sont ses élèves. Mais le diable est dans les détails. Et ça, Rick Dunham l’a compris.