Quand les professionnels retrouvent les bancs de l’école : à l’USJ, la force de l’intergénérationnalité

Parmi les étudiants du Master d’information communication de l’USJ de Beyrouth, la quasi-totalité d’entre eux est en reprise d’études. Ces professionnels cumulent pour la plupart leur activité et le suivi des cours. Une pluralité de parcours et un choc des générations enrichissants, qui demandent un grand engagement de la part de ces étudiants aguerris, qui n’ont pas assouvi leur soif d’apprendre.

Devant le petit poste de télévision, le professeur Michel Maaiki observe les étudiants se succéder à la présentation fictive d’un journal. Dans ce cours de « communication et journalisme télévisé », on compte de nombreux profils différents et un panel large de générations : se présentent au micro Josiane, une mère quarantenaire, Pierre, un père jésuite trentenaire… mais également la benjamine de la formation et déléguée du Master 1, Ibtihaje Chawki, 21 ans, qui a directement embrayé sur ce Master d’information-communication à la fin de sa licence en marketing et gestion. « Etudier avec des personnes plus âgées est une très belle expérience, très enrichissante », commente-t-elle.

Le cours de « journalisme et communication télévisé » de Michel Maaiki compte parmi ses étudiants des générations et des profils variés.

Et pour cause, la cohabitation des générations n’est pas seulement une composante de ce Master proposé par l’USJ de Beyrouth, mais véritablement une signature. Selon le responsable de la formation, Nasri Messarra, une large majorité d’étudiants sont en reprise d’études, faisant du suivi d’un cursus universitaire sans interruption une exception (voir l’infographie ci-dessous). Dans ces domaines où les technologies et les modes de travail évoluent très vite, où l’emploi peut être précaire (en particulier en journalisme), il est essentiel de savoir se réorienter et d’oser compléter sa formation au cours de sa carrière. Michel Maaiki peut en témoigner, lui qui a officié pendant une trentaine d’année à TV Liban, en tant que journaliste et directeur des programmes culturels notamment, et qui a commencé son parcours dans les colonnes de la presse écrite avant de rejoindre la radio. Une activité qu’il continue de pratiquer aujourd’hui, en parallèle de ses fonctions de conseiller du Ministre de la culture. « On ne peut jamais dire que ça y est, on est arrivé, assure-t-il. On apprend à tous les âges et chaque jour. »

De 21 à 53 ans, tous sur le même pied d’égalité

Nombre d’étudiants ont fait le choix de reprendre leurs études pour multiplier leurs compétences afin de progresser dans leur entreprise ou de monter des projets personnels. Ils avancent également le besoin de réactualiser leurs connaissances notamment technologiques, dans une domaine tributaire des évolutions rapides des formats et techniques de communication. Un choix courageux qui implique une forme d’humilité : il s’agit parfois de repartir de zéro, même avec des décennies de carrière au compteur.

Dans nos métiers, si on n’accepte pas les nouvelles technologies, on meurt… Il est indispensable de s’adapter.

Michel Esta, 51 ans, est un photographe professionnel pour la publicité et le journalisme, membre du comité directeur du syndicat de la Photographie de presse et professeur de journalisme depuis une dizaine d’années. Cet homme de médias aguerri a voulu enrichir ses compétences en suivant le Master information-communication, notamment en développant sa maîtrise des nouvelles technologies. Il refuse tout traitement de faveur auprès des professeurs. Lors d’un cours exceptionnel proposé dans les studios de la chaîne libanaise MTV, il y a quelques semaines, les étudiants ont eu la surprise de découvrir que Michel avait été l’un des membres fondateurs de la chaîne ! « La professeur m’a dit que je devais enseigner, et non pas elle, explique-t-il. Mais j’ai rétorqué que j’avais créé cette chaîne il y a vingt ans, et qu’aujourd’hui c’était à moi de m’instruire de son évolution. Il n’y a aucune honte à apprendre ! » Il compare volontiers son parcours à celui du protagoniste du film de Michel Hazanavicius, The Artist : « dans nos métiers, si on n’accepte pas les nouvelles technologies, on meurt… Il est indispensable de s’adapter. »

C’est portée par une même volonté de mieux comprendre son époque qu’Alissar Babou, 53 ans, professeur d’anglais à l’USJ, a rejoint la formation. Elle cherchait à s’adapter au monde dans lequel vivent ses enfants, fraîchement vingtenaires. « Aujourd’hui, c’est moi qui ai le plus à apprendre d’eux ! », s’amuse-t-elle. Elle a également raccroché les études en vue d’enrichir ses propres cours d’anglais : elle apprend aujourd’hui à ses élèves à caractériser un texte destiné au web, a contrario de la langue oralisée ou littéraire. Elle qui compte parmi ses professeurs en Master quelques amis, veille à garder un rapport très formel avec ceux-ci jusqu’à la fin du cours et travaille aujourd’hui avec des camarades qui ont l’âge de ses enfants.

Oser faire un sacrifice pour reprendre ses études

Pour certains étudiants, la poursuite d’études n’est pas uniquement un atout, elle est un passage obligé qui s’inscrit aussi dans l’urgence. Si plusieurs d’entre eux ont suivi une formation et veulent valider un diplôme qu’ils n’avaient pas pu obtenir à l’époque, d’autres envisagent ce Master comme un tremplin nécessaire, un pivot certain dans leur carrière.

Lorsque notre travail est reconnu dans le milieu, qu’on a déjà mené une carrière, on se dit qu’on n’a pas besoin de retourner à la fac [….]. L’important, c’est d’oser prendre la décision. Il faut un déclic.

La précarité du milieu mène ainsi certains étudiants à envisager une bascule complète. Patricia Khoder, 47 ans, est reporter à L’Orient le Jour depuis 22 ans, spécialisée dans l’actualité locale. Mais depuis trois ans, elle est également consultante en communication auprès d’organismes tels que l’ONU, l’Union Européenne et des ONG internationales. Elle qui avait suivi la formation sous sa forme précédente, un DESS (Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées), a aujourd’hui intégré le Master pour rédiger son mémoire, ce qu’elle n’avait pas pu faire précédemment, et valider son diplôme. Elle projette à présent de s’investir à terme uniquement dans la voie de la communication en délaissant le journalisme, un métier qui selon elle « meurt dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, et qui ne fait pas d’argent ». La reporter déplore le peu de temps accordé aux journalistes pour un travail de terrain approfondi, ce qui tend à produire du contenu superficiel, dans une course mondiale à l’information instantanée. Choisir de bifurquer ainsi de carrière en passant par la case université n’a pas été facile. « Lorsque notre travail est reconnu dans le milieu, qu’on a déjà mené une carrière, on se dit qu’on n’a pas besoin de retourner à la fac, surtout en journalisme où l’on apprend le métier sur le terrain, par la pratique, commente-elle. L’important, c’est d’oser prendre la décision. Il faut un déclic. »

Ibtihaje Chawki, 21 ans, est la benjamine de la formation.

Ce choix de parcours implique donc un sacrifice non négligeable, d’autant plus quand les contraintes professionnelles et familiales sont plus nombreuses que pour un ou une jeune étudiant/e. Patricia Khoder cumule 16h de travail par jour, Michel Esta doit assurer toutes ses activités tout en s’occupant de ses enfants, tandis que sa femme suit elle aussi des formations… « Heureusement que mon mari est à mes côtés pour me soutenir ! », s’exclame Miriam Al Moussan. Cette responsable marketing et communication de 36 ans officie au Radison Blu Martinez, un hôtel beyrouthin, et est la déléguée du Master 2. Elle vient parfaire à l’USJ ses compétences en communication, et détaille un emploi du temps bien rôdé : deux matières par jour, trois fois par semaine, tout en continuant à travailler. Elle insiste également sur le sacrifice financier que constitue une reprise d’études, avec des frais de scolarité qui montent à près de 10 000$ par an, soit environ 200$ pour chacun de la trentaine de crédits à valider. « Au vu de la situation économique actuelle du pays, c’est encore plus difficile, insiste-t-elle. Nos salaires ne nous permettent pas de dégager de telles sommes, il faut souvent compter sur un crédit et veiller à une gestion intelligente des dépenses dans le couple. » Des difficultés que l’USJ cherche à pallier, par exemple par des virements périodiques. Plus largement, les professeurs souhaitent assurer un suivi adapté à chacun de leurs étudiants.

L’émulation et le partage comme moteurs du groupe

Le responsable de la formation veille ainsi à personnaliser au mieux les emplois du temps, privilégiant les séminaires étalés dans le temps pour s’adapter aux contraintes des entreprises qui emploient les étudiants. Avec une quinzaine de crédits réservés à des cours hors du département, ceux-ci peuvent compléter à la carte leur formation avec les disciplines qui les intéressent. Dans ces promotions à taille humaine, les professeurs sont très proches également de leurs élèves, notamment parce qu’ils sont nombreux à être des professionnels toujours en activité. « Ils sont enracinés dans leur métier, c’est très agréable de travailler avec eux », commente Miriam Al Moussan. Elle insiste également sur la richesse de l’interdisciplinarité du Master. En suivant des cours de journalisme par exemple, elle dispose selon elle d’une « arme entre [ses] mains » pour pouvoir affronter en tant que communicante une interview, ayant eu l’opportunité de comprendre les méthodes et les modes de pensée de son interlocuteur en se glissant dans sa peau. « La diversité des profils relie les gens plutôt que de les diviser », souligne Nasri Messarra.

La diversité des profils relie les gens plutôt que de les diviser.

 

Ainsi, l’émulation intergénérationnelle au sein de la promotion ne concerne pas seulement les étudiants, mais inclut aussi les professeurs. La pluralité des parcours est inspirante pour les apprenants, d’autant que les intervenants se montrent disponibles et que les travaux en groupe sont privilégiés. L’expérience de sa camarade Yasmina, spécialisée en évènementiel, a par exemple inspirée Ibtihaje Chawki lors d’un exercice en binôme. Aujourd’hui, elle se destine peut-être à ce secteur d’activité. Le responsable du Master veille aussi à maintenir un lien fort au sein des promotions par les réseaux sociaux, avec un compte Instagram qui documente régulièrement l’actualité de la formation et un groupe Whats’App très actif. « Plus largement, j’aime beaucoup le contact avec des personnes plus âgées que moi, insiste Ibtihaje Chawki. Nous parlons beaucoup de culture, de séries, de chansons, et j’apprends de leurs nombreuses connaissances. J’ai rarement des conversations aussi riches avec les gens de mon âge ! On est comme une petite famille », sourit la benjamine de la formation.