Paul Khalifeh, journaliste tout-terrain

Rédacteur en chef d’un magazine mensuel libanais, correspondant pour RFI et professeur à l’université, Paul Khalifeh est un journaliste investi et passionné, mais aussi inquiet pour son métier et son pays.

En ce début de matinée à Beyrouth, les locaux du magazine Le Mensuel sont encore bien calmes. Dans son bureau rangé et parsemé de magazines d’actualité et de voyages, Paul Khalifeh, vêtu d’une chemise à carreaux bleus, prend place pour une journée prévue plus tranquille. La veille, il avait dû annuler notre rencontre à la dernière minute pour se rendre aux manifestations qui bouleversent le pays depuis le 17 octobre.

Depuis vingt-cinq ans, il jongle entre son poste de rédacteur en chef au Mensuel et celui de correspondant au Liban et en Syrie pour RFI, ce à quoi s’ajoutent des collaborations pour d’autres médias, comme Middle East Eye. « RFI c’est surtout le matin, pendant des directs. En journée c’est s’il y a une urgence », précise-t-il.

Racines méditerranéennes

Né à Marseille en 1967 d’une mère française et d’un père libanais, il dit être attaché à cette culture méditerranéenne. « Je sens que j’appartiens au Liban, mais je me sens imprégné par la culture française. ». Revenu au pays du Cèdre juste avant le déclenchement de la guerre civile (1975-1990), il se souvient de tout. « J’habitais Beyrouth ouest, le secteur à majorité musulmane contrôlé par les Palestiniens. Je suis un chrétien de l’ouest, et ça m’a permis d’avoir une très grande ouverture d’esprit. On n’était pas très nombreux, les chrétiens restés à l’ouest… ».
Après une « scolarité à peu près normale et adaptée », à quinze ans, il connaît le siège de Beyrouth, suite à l’invasion israélienne de 1982 et continue sa vie dans « une ville presque vidée de ses habitants avec des coupures d’eau et d’électricité ». Vient ensuite le temps de partir pour la France, en bateau, direction Chypre, du port de Jounieh à quelques kilomètres au nord de Beyrouth, puis en avion avec les autres ressortissants français.

« J’ai été admis à Louis Le Grand, mais au bout de deux semaines, je suis parti. Je suis certain d’avoir pris la bonne décision. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas avoir le niveau requis, notamment pour les matières scientifiques, où le niveau était trop élevé. On avait des lacunes dues à la guerre. » Après avoir obtenu son baccalauréat littéraire avec option maths au lycée François Villon du XIVe arrondissement de Paris, l’idée de poursuivre ses études dans la capitale française ne l’effleure presque pas. « J’avais le mal du pays, c’était comme quelqu’un qui s’éloigne de sa bien-aimée », confie-t-il.

« C’est Tintin qui m’a donné envie de faire du journalisme »

En 1986, Paul Khalifeh revient donc au Liban comme jeune étudiant et s’inscrit en science politique à l’université libano-américaine avec une autre idée en tête : « Ce qui m’a donné envie de faire du journalisme, c’est Tintin. Je lisais Tintin, le reporter qui découvre le monde. » Ses premiers pas dans le journalisme se font alors qu’il n’a que dix-neuf ans, d’abord à la rubrique sports du journal francophone libanais L’Orient-Le Jour, propulsé par un ami. « Avec la fermeture de la ligne de démarcation, les journalistes n’arrivaient plus à aller et à venir au journal, et le service local a eu un manque d’effectifs. Je continuais à faire le sport, puis, quand la guerre s’est terminée, je me suis pleinement consacré au service local. » A la clé de ce nouveau poste, ce dont il rêvait depuis plusieurs années : l’opportunité de faire du grand reportage. Parallèlement, il commence des études de journalisme francophone au Liban, en collaboration avec l’université libanaise, le CFPJ et l’ESJ Lille. Cette expérience lui permet de retourner en France, à Strasbourg, pour un stage aux Dernières Nouvelles d’Alsace.

En 1996, devenu correspondant pour RFI, il couvre, pour la radio française et la presse libanaise, l’opération Raisins de la colère au sud du Liban. « J’ai fait de beaux reportages et je me souviens d’un qui avait été mis en Une du journal, avec comme titre Je reviens de Tyr, c’est l’enfer ».

Après le Liban, sa carrière de reporter dépassera les frontières de son pays, direction la Jordanie, puis l’Irak, aux côtés du journaliste britannique Robert Fisk, correspondant de The Independant. Mais son plus grand souvenir demeure la guerre des Balkans qu’il a couverte depuis Belgrade, en 1999. « J’étais le seul journaliste arabe en Serbie. Tous les médias tenaient le même discours sur les méchants Serbes qui massacrent les Musulmans du Kosovo. Je me suis dit qu’il devait quand même y avoir une autre version, et j’ai eu envie de voir ce qu’il se passait de l’autre côté. » Pendant deux semaines, il écrit des articles sur l’horreur de la guerre. « L’armée serbe nous a proposé de nous amener dans un village où l’OTAN avait bombardé par erreur un convoi de Kosovars musulmans qui voulaient s’enfuir. Ils avaient laissé les cadavres, les images étaient très difficiles. J’avais déjà vu ça à Beyrouth, pendant la guerre, mais là c’était autre chose. »

Professeur à l’université entre deux reportages

Après douze ans à L’Orient-Le Jour, « prolixes et avec beaucoup de scoops », comme l’interview de l’ancien secrétaire général du Hezbollah Subhi al-Toufeili, recherché par la justice, et d’autres articles critiques de la politique de l’ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, une nouvelle voie s’ouvre pour Paul Khalifeh. Il devient alors rédacteur-en-chef au Mensuel à l’âge de trente-deux ans.

A côté de son métier de journaliste, il avoue avoir toujours eu un attrait pour la recherche, malgré l’abandon d’un doctorat. A peine diplômé de journalisme, il devient professeur dans différentes universités beyrouthines. Depuis trois ans, c’est à l’université Saint-Joseph qu’il intervient pour donner des cours aux étudiants du master en information et communication. Noémie, étudiante française venue faire son Master 2 à Beyrouth l’année dernière, a été conquise par le cours de ‘Propagande et manipulation médiatique’ : « C’est le cours le plus instructif que j’ai eu. Paul Khalifeh nous a donné beaucoup de clés d’analyse sur la façon dont les informations sont traitées dans les médias, notamment le conflit syrien par les médias occidentaux, mais aussi par les médias du côté du régime syrien de Bachar al-Assad. C’est un professeur qui fait tout pour mettre les élèves face à leur esprit critique. Mais il ne veut absolument pas nous influencer, juste nous donner les clés théoriques pour qu’on puisse penser et réfléchir à notre manière. »

Au Liban, les journalistes cumulent plusieurs postes et peinent encore à s’en sortir, ce qui inquiète même le journaliste averti.  « Il n’y a plus de sécurité de l’emploi et c’est un métier assez difficile, notamment parce qu’il n’y a pas de système de retraite. Je n’encouragerais pas mes enfants à le faire. » Quant à son pays, malgré son inquiétude, Paul Khalifeh n’envisage pas de partir. Chez lui, tout est affaire de passion, et les turbulences n’y feront rien.