Les tunnels de l’Université Laval ou les dédales artistiques de générations d’étudiants
Lucile Castanier
L’Université Laval, au cœur de la ville de Québec, est dotée d’une vie souterraine unique : près de 3,7 kilomètres de couloirs souterrains se trouvent sous ses infrastructures. Ces couloirs, aussi communément désignés comme les tunnels de l’Université Laval, sont des dédales labyrinthiques dans lesquels des générations d’étudiants se sont égarés depuis les premières constructions dans les années 40. Loin d’être ternes et sombres, des fresques artistiques ornent aujourd’hui chacun des murs. Une véritable galerie artistique s’étend sous nos pieds et n’attend qu’à être contemplée.

A mon arrivée à l’Université Laval, le froid Canadien régnait au-dehors. Un froid hivernal et glacial, difficilement soutenable plus de quelques heures. C’est ainsi que j’ai découvert la vie souterraine de l’Université, celle que l’on ne devine pas à la surface. Pour échapper aux tempêtes de neige, il m’a suffi d’emprunter des escaliers à mon arrivée en bus, me menant directement dans les tunnels. Six pieds sous terre, j’ai pu contempler de mes propres yeux ce lieu unique et insolite. En plein début d’hiver, les tunnels fourmillaient de monde. Leurs silhouettes hâtives se mêlaient aux fresques artistiques. J’avais alors l’étrange sentiment d’être face à un mur de Berlin contemporain, sur lequel des centaines de personnes avaient laissé aller leur désir de s’exprimer et épanché le moindre de leur sentiment.

 

Des couloirs labyrinthiques

Au-delà de l’artistique, ces tunnels ont avant tout été mis en place dans une optique utilitaire. Ces longs couloirs exigus permettent à tous les étudiants de joindre un pavillon à un autre, sans jamais avoir à affronter le froid de l’hiver. Lisa, une étudiante internationale, affirme ainsi que les tunnels lui évoquent avant toute chose « l’hiver et les tempêtes de neige », et s’avèrent être « pratiques pour rentrer le soir après le sport, lorsque le froid règne au-dehors ». Pourtant, avant de pouvoir s’avérer utile, il faut parvenir à appréhender ces longs tunnels, dans lesquels il est bien difficile de se repérer lors des premières déambulations. Comparables à un labyrinthe souterrain, les tunnels peuvent en perdre plus d’un.

© Lucile Castanier

Jade, une étudiante internationale en Communication Publique, considère « qu’on peut avoir l’impression de s’y perdre, mais on s’y retrouve toujours ». Les tunnels sont à ses yeux « un véritable labyrinthe dans lequel on peut se promener, s’aventurer, se déplacer ». Par ailleurs, faute de se repérer seul, des plans sont disposés le long des tunnels pour permettre aux nouveaux arrivants de s’orienter. Et, si besoin, de nombreux agents de prévention patrouillent de jour, comme de nuit pour aider les étudiants égarés.

Pour certains étudiants, les tunnels ne sont certainement pas qu’un lieu utilitaire. Ils riment également avec aventure. L’occasion de se perdre est parfaite pour en explorer le moindre recoin. Eva, une nouvelle étudiante aventureuse, me raconte sa joie de pouvoir se faufiler dans des lieux inattendus. Les tunnels sont comme « un grand terrain de jeu », dans lesquels elle « abandonne (sa) peur se (se) perdre ou de rester coincée pour (s)’amuser à débusquer des petites choses surprenantes ou des objets délaissés ». Elle m’a par ailleurs confiée avoir suivi la fameuse « Carte du maraudeur » des tunnels de l’Université Laval. Cette carte onirique et fantastique invite ses lecteurs à partir en quête de lieux peu visités et remarqués.

© Lucile Castanier
© Lucile Castanier

La diversité de fresques artistiques

Les fresques artistiques sont bien l’élément qui rend ces tunnels mémorables pour tous les étudiants de l’université. Ils représentent la vie en ébullition de celle-ci, toutes ses activités, ses associations et ses événements depuis de nombreuses années. Seules certaines personnes peuvent réaliser des fresques : les étudiants de l’université, les associations étudiantes, les facultés, services et unités. Pour pouvoir être accepté, toute fresque doit être ainsi liée de prêt ou de loin à l’université et participer au rayonnement de la communauté universitaire. Environ 24 fresques sont réalisées chaque année, excepté durant la pandémie durant laquelle aucune demande de fresque n’a été enregistrée. Loin de la foule et du mouvement, les fresques sont souvent réalisées tard le soir ou en fin de semaine, de même que l’été, lorsque les tunnels sont désertés au profit du soleil. Des concours artistiques ont également lieu plusieurs fois par semaine. Un essor de créativité est alors au rendez-vous !

© Lucile Castanier

Les thématiques des fresques sont diverses. Il peut s’agir d’odes aux associations de l’université, comme par exemple l’association des féminismes en mouvement de l’Université Laval.

© Lucile Castanier
© Lucile Castanier

Les événements en tout genre des associations et de l’université sont également valorisés et figés à jamais dans les murs des tunnels, tels que les éditions du festival du Film étudiant de Québec.

Des projets sont également immortalisés, tel que le projet Chlorophylle qui m’a particulièrement marqué. La découverte des fresques du projet a été l’occasion de m’y intéresser plus amplement.  Ce projet a ainsi « pour objectif d’embellir le campus par l’installation de verdure dans les pavillons, la sensibilisation au développement durable, l’éducation du public quant à l’existence et aux rôles des végétaux ». (Projet Chlorophylle)

© Lucile Castanier

D’autres fresques revendiquent des messages engagés, qui cherchent à faire réfléchir les passants et leur donner la volonté d’agir pour des causes importantes : des critiques de la mondialisation aux critiques de l’exploitation des enfants par Amnistie International. Tous les combats ont leur place et se dressent fièrement sur les murs de l’université !

© Lucile Castanier

D’autres fresques sont de pures œuvres d’arts qui n’attendent qu’à être contemplées.

© Lucile Castanier

Au-delà des fresques, des réflexions philosophiques gribouillées au feutre noir s’invitent entre les peintures et questionnent le monde.

© Lucile Castanier

Finalement, certaines fresques sont plus qu’ancrées dans notre actualité et peuvent en émouvoir plus d’un. Mathilde, une étudiante internationale, a mentionnée avoir été touchée par une fresque évoquant l’Ukraine. Celle-ci a été réalisée selon elle en écho aux événements de 2014 en Crimée. Avec les récents événements, elle a été très émue en la contemplant. Celle-ci résonnait soudainement plus que jamais avec le contexte actuel.

© Mathilde Béribeche

Un lieu synonyme d’errance et de poésie

 

Toutes ces fresques et ces dédales labyrinthiques invitent les étudiants à l’errance. A mes yeux, les tunnels sont une bulle hors du temps, où tout semble s’arrêter : le froid, le bruit du dehors, le tracas du quotidien… Passage entre deux mondes, ces couloirs sont l’occasion de ralentir et d’observer. Observer l’histoire de l’Université, se dérouler sur cette frise chronologique murale. On erre cependant différemment, dans ces tunnels, selon le moment de la journée et notre humeur du moment, comme le fait remarquer Eva. Les tunnels nous « accueillent le matin pour nous emmener jusqu’à notre salle de classe ».  Ils s’avèrent « animés et chaleureux et animés durant ces périodes de la journée ». Cependant, « après de longues heures d’étude ou une soirée bien animée au pub universitaire », les tunnels sont « silencieux comme un tombeau ».

Lors de ces retours de soirée, la poésie du lieu se cristallise certainement avec encore plus de vivacité. Mathilde m’a confié l’un de ses meilleurs souvenirs dans les tunnels. Elle évoque le tunnel qui ressemble « à un tuyau d’aspirateur » qui en effraie d’ailleurs plus d’un. De retour d’une soirée dans l’une des résidences du campus, de la musique résonnant dans ses oreilles, l’envie soudaine de danser l’a saisie. Elle a ainsi posé son téléphone au sol, et photographié ses pas de danse. Une danse poétique et pleine de vie, en plein cœur des tunnels de l’Université Laval.

© Mathilde Béribeche

Aujourd’hui, alors que le mois de mai sonne la fin de mon échange universitaire et que la chaleur du printemps s’éveille enfin, les tunnels sont déjà abandonnés à leur triste sort. Désertés et inondés, l’été n’est pas clément avec ces couloirs souterrains. Il faudra attendre l’hiver suivant pour les voir reprendre vie : de nombreux murs demandent encore à être complétés par les futures générations d’étudiants.

 

Lucile Castanier