Elbert Young, journaliste 2.0

À l’ère du “big data”, les liens entre le journalisme et le codage ne cessent de se renforcer et l'on attend du journaliste qu'il puisse mener des enquêtes tout en sachant produire du contenu numérique. Elbert Wang, jeune datajournaliste de 24 ans intervient à la "Craig Newmark Graduate School of Journalism", à New York, où il enseigne ces nouvelles techniques. 

« Je suis à la fois journaliste et codeur” confie Elbert. Arrivé au Wall Street Journal en janvier 2019, il est l’un des sept membres de l’équipe chargée de la cellule data investigative. “Je me vois comme un journaliste dans la mesure où je pense en terme d’histoires à raconter. Mais je suis aussi codeur car je réfléchis aux données pour raconter ces histoires” explique-t-il. Lui et les autres membres de son bureau s’interrogent chaque jour sur comment raconter l’actualité grâce aux données.

Récemment, Elbert et ses collègues ont travaillé sur le scandale des admissions dans des universités prestigieuses. De riches parents sont actuellement jugés par une cour fédérale pour avoir payé plusieurs millions de dollars, sous forme de pots-de-vin afin de faciliter l’entrée de leurs enfants dans les meilleurs établissement du pays. “ Nous sommes, par exemple, parvenus à faire un graphique pour comprendre comment les parents et les instigateurs de la fraude ont été mis en relation, raconte-t-il. Cette publication a fait beaucoup de vues car elle explique de manière pédagogique comment la corruption s’est mise en place. À la fin de la formation, je veux que mes élèves soient capables de reproduire ce type de graphiques”. 

 

Elbert Wang aidant un élève après son cours

Construire des jeux pour mieux comprendre l’actualité

 

Savoir construire un site internet, y intégrer des images, des liens, des sons ou encore des graphiques telles que cartes régionales : c’est ce qu’enseigne Elbert à ses élèves de première année. “Ce que je leur transmets c’est la base du datajournalisme. Mais avec les données et les programmes étudiés, les élèves peuvent aller plus loin et construire des jeux pour leurs lecteurs” explique-t-il. En octobre 2019, le datajournaliste et son équipe ont d’ailleurs publié “The Nest Egg game”, le jeu du pécule. Le lecteur y est invité à prendre des décisions financières qui lui permettront de maintenir son budget et de ne pas casser son oeuf. Le joueur doit par exemple prendre en compte le remboursement d’un prêt étudiant, le paiement de son loyer, le financement de sa retraite etc. « Avec ce jeu, on voulait que nos lecteurs se mettent à la place de jeunes diplômés », souligne Elbert. 

D’une certaine façon c’est l’apprentissage d’un nouveau langage.

« Je ne savais pas que le datajournalisme existaient avant de participer à ce cours » explique Daisy Williams, élève d’Elbert en première année, qui se dit passionnée par cet enseignement. « Apprendre à utiliser CSS et HTML sont les choses les plus intéressantes que j’ai appris dans ce cours jusqu’ici », indique-t-elle.

Au début de la formation, Elbert a demandé à ses étudiants d’analyser des articles de presse où les journalistes avaient eu recours au code. Un clic droit sur la page puis un autre sur « inspecter » permettent de comprendre comment des pages internet ou des articles de presse ont été conceptualisés. « Il y a beaucoup de problèmes à déchiffrer quand on fait du code. C’est parfois frustrant mais aussi gratifiant lorsque l’on parvient à les résoudre », admet Daisy. Selon le jeune professeur, l’apprentissage du codage est souvent difficile, particulièrement pour un public littéraire, comme le sont les journalistes. 

 

Elbert Wang donnant cours

Un datascientist au cursus littéraire

 

Elbert sait de quoi il parle. Il a suivi pendant quatre ans un cursus en Lettres classiques et grecques à l’université de Brown, située dans l’Etat de Rhode Island. « J’avais la possibilité de prendre des cours optionnels qui n’entraient pas dans le cadre de mon programme d’apprentissage », révèle-t-il. C’est ainsi qu’il s’inscrit à un cours de data sciences. « À l’époque, j’étais l’un des seuls qui n’avaient jamais eu de cours dans ce domaine au lycée. J’ai failli abandonner à cause de la difficulté des débuts, s’amuse Elbert. Internet m’a beaucoup aidé à trouver des solutions aux problèmes auxquels je devais faire face ».

En 2017, de retour au Texas, il désespère de ne pas trouver d’emploi. Il se lance dans l’écriture d’articles auxquels il intègre les notions qu’il a acquises pendant les cours de data sciences. Il finit par se créer un portfolio qu’il enverra à plusieurs médias. Cela a pris plusieurs mois avant que je ne signe mon premier contrat en tant que data éditeur, chez Dremio, une plateforme qui aide les entreprises à analyser leurs données » raconte Elbert. Le jeune homme, trouve ensuite un poste aux San Francisco Chronicle, au sein de l’équipe chargée du visuel, qu’il quittera pour rejoindre le Wall Street Journal

Deux élèves travaillant sur un projet en cours de data

La data pour appuyer des enquêtes

Elbert estime que la data doit permettre d’appuyer des hypothèses ou des arguments énoncés par des journalistes qui enquêtent. « L’épidémie d’opioïdes a été révélée par des journalistes du Washington Post qui soupçonnaient que des médecins prescrivaient trop facilement des anti-douleur à base d’opioïdes. Ils ont fouillé dans les données du Drug Enforcement Administration (DEA) et ont pu constater que des milliers de pilules étaient prescrites”, dévoile le data journaliste. Elbert, qui trouve beaucoup de données via les sites d’agences fédérales ou gouvernementales pousse régulièrement ses élèves à y faire un tour. 

Le codage et la data sont des éléments qui ne doivent pas et ne peuvent pas être ignorés par les écoles de journalisme.

Le datajournalisme est enseigné afin d’aider les élèves à construire une audience, gourmande de contenus numériques. « Aujourd’hui la presse tend à se déplacer vers le numérique. Les lecteurs veulent lire l’actualité sous un format plus interactif, où ils peuvent voir l’action plutôt que de se l’imaginer, commente Elbert. Certains journaux proposent des formations aux journalistes pour utiliser des programmes comme HTML, CSS, Javascript ou Python. L’enseignement du code et de la data offre par ailleurs la possibilité aux étudiants d’apprendre à construire une audience en ligne, notamment sur les réseaux sociaux. « Ces cours m’aident, en tant que future journaliste, à justifier des éléments de manière plus attrayante » affirme Daisy Williams.