Dérives au sein des fraternités patriarcales : quand Indiana University reprend le contrôle de la vie étudiante
20-06-2022
Face à l’augmentation des cas de violences sexistes et sexuelles, l’Indiana University a décidé d’agir. Après des allégations de viol survenues au sein de ses fraternités la réponse de l’université est sans appel : suspension totale des activités de la « Greek life ».

Véritable pilier de la vie nocturne américaine, les fraternités et sororités se comptent par dizaines sur le campus de Bloomington, dans l’Etat de l’Indiana. Immenses bicoques en bordure de voirie abritant pour la plupart une cinquantaine de têtes blondes, ces constructions de briques font encore figures de proue. Dans ces immenses manoirs passeront bon nombre d’Hoosiers (nom des habitants de l’Indiana) désoeuvrés puisque, pour la vie ou pour une nuit, c’est ici que les relations se lient. Quelques signes grecs, un numéro de chapitre, un mystère pour nous étudiants venus d’outre-Atlantique.

Les fraternités (incluant les personnes de genre masculin) et sororités (incluant les personnes de genre féminin) sont un monde particulièrement codifié, presque impénétrable pour les non-initiés. Généralement intégrées aux premières années d’études, elles représentent un symbole important de la vie estudiantine américaine en tant qu’ élément de sociabilité imparable. Faire partie d’une de ses organisations confère à quiconque une adhésion à vie à un réseau d’ampleur nationale. Intégrer une fraternité/sororité c’est avant tout faire partie une communauté qui s’étend autant d’une génération à l’autre que géographiquement et qui partage, supposément, des valeurs communes. On retrouve pour toutes les organisations de la « Greek life  » les cinq mêmes principes fondateurs :

  1. Une assignation au secret
  2. La ségrégation genrée
  3. Une intronisation cérémonielle basée sur une sélection hasardeuse
  4. La vie commune au sein d’une propriété pendant deux années consécutives
  5. Des symboles tels que des lettres grecques, des armoiries, des signes ou autres langages singuliers.

Objet de fantasmes américanisés, ces organisations règnent en maître sur les universités et attirent chaque année de nouvelles générations d’initiés. De l’Indiana à la Californie, les mêmes noms se retrouvent sur les devantures, « Alpha Epsilon Pi », « Chi Omega » ou encore « Zeta Psi », des sigles porteurs d’histoires qui nous feraient amèrement regretter l’archaïque Grèce Antique. Se méprendre serait se mentir, ce n’est pas tant la perpétuation des traditions que l’engagement dans les activités philanthropiques qui séduit encore les jeunes états-uniens.

Boys<3Girls : la binarité des genres est à la fête

C’est ce goût de la fête, justement, qui regroupe chaque week-ends plusieurs centaines d’étudiants dans les sous-sols et jardins de ces gargantuesques maisonnées. Alors que la ville est sous l’égide de l’université et l’accès aux bars assidûment contrôlé, ces propriétés offrent des espaces de liberté aux jeunes Hoosiers. Une consommation de la fête surdimensionnée, digne des teen-movies hollywoodien, où gobelets rouges emblématiques s’entrechoquent avec des corps dénudés. Propriété privée oblige, alors que la musique résonne dans le voisinage, sans mot de passe la porte reste close et il est impossible d’intégrer cette étonnante jeunesse dorée. En effet, ces communautés se doivent d’être impénétrables puisque le principal précepte est le secret.

Triste constatation quant aux invitations puisque votre genre influe clairement sur la décision. Traditionnellement, les évènements festifs se tiennent chez les garçons alors pas question de laisser place à une potentielle concurrence, le mot d’ordre est simple pour les hôtes : girls only. Espace spatio-temporel propice aux rapprochements enivrés, la nuit semble être le meilleur moment pour s’amouracher et les étudiants américains ne dérogent pas aux règles de la séduction. On courtise les filles, comme dans une cour de récréation, on les invite à danser puis on les envoie valser. Une inlassable chorégraphie qui se répète chaque week-end pour les frat-boys endurcis. Une vision résolument patriarcale gouverne les nuits américaines où chacun.e doit appliquer une attitude stéréotypiquement définie par son attribution de genre.

« AVIS DE CRIME – CONTENU SENSIBLE »

4 septembre 2021, vibration intense dans les couloirs du Ballantine Hall. Une étrange notification illumine tour à tour les écrans des téléphones. Comme il s’agit d’une missive visiblement inhabituelle, je porte une attention particulière à sa lecture. Cette note expresse mentionne un cas d’agression sexuelle dans une fraternité, sept autres notifications similaires suivront en quelques semaines. D’abord étonnée par cet avertissement, je commence alors à comprendre que la conscience collective possède une place de choix dans la gestion de la vie quotidienne de 90.000 étudiants.

Deux mois plus tard, le couperet tombe, le conseil panhellénique et interfraternel de l’Indiana University publie un communiqué pour officiellement interdire toutes les fêtes et autres activités extra-scolaires en lien avec la Greek life et ce jusqu’à nouvel ordre. En six semaines, les services de protection de l’université ont recensé six plaintes pour violences sexuelles et c’est désormais l’institution qui réagit et prend des mesures drastiques pour les prévenir.

Ce n’est pas la première fois que l’Indiana University prend de telles mesures. En 2017, déjà, plusieurs universités de l’Indiana ont mis en pause les activités des fraternités pour cause d’agressions sexuelles. Les étudiants, sans regard de leur affiliation à la Greek life, soutiennent en grande majorité cette mesure et espèrent des changements durables dans les comportements et symbolisations associés aux fraternités.

L’éducation comme outil de lutte contre les inégalités de genre

L’Indiana University a à coeur d’agir et d’éduquer ses étudiants quitte à mettre un coup de poing dans les traditions américaines. La mise à disposition de ressources informationnelles est évidente mais l’Indiana University brille par ses actions quotidiennes : des dispositifs d’écoute et d’accompagnement des victimes aux moyens d’alertes immédiates via Canvas en passant par l’IU Ride, plateforme de VTC gratuite pour les retours nocturnes, la protection des étudiant.es est un des fondements de l’IU.

Réfléchir institutionnellement et collectivement pour réagir face aux violences sexuelles et sexistes semble être un premier pas vers la remise en question de la vision archaïque qui règne dans les fraternités. Il est certain que le mandat de la nouvelle présidente, Pamela Whitten, est marqué par une volonté d’égalité et d’équité totale entre les genres. L’université est reconnue internationalement pour le travail de recherche en gender studies effectué au Kinsey Institute et met un point d’honneur à honorer les femmes qui en font sa fierté.

Agathe Pailhes