Andrea Chignoli : quand le cinéma est un « exercice de communication »…
Andrea Chignoli a monté plus de 70 films dont le dernier, Araña, d’Andres Wood (célèbre réalisateur chilien) représentera le Chili à la prochaine édition des Oscars et des prix Goya. C'est une monteuse incontournable dans le paysage audiovisuel chilien et, depuis 2008, elle enseigne le montage en Direction Audiovisuelle à l’Université Catholique de Santiago du Chili. Rencontre avec une cinéaste engagée.

Andrea Chignoli est née en 1972, un an tout juste avant le début de la dictature de Pinochet, qu’elle a connue jusqu’à ses 18 ans. Dès son plus jeune âge, le cinéma la fascine et elle sait très vite qu’elle s’y dédiera tôt ou tard.

Historias de futbolPetite, elle retrouvait ses amis en cachette pour regarder Missing (1982), de Costa Gavras, alors censuré, qui raconte l’histoire d’un journaliste américain disparu à Santiago suite au coup d’État du 11 septembre 1973. Pour elle, le cinéma allait lui servir de véritable « arme de défense ».

Lorsqu’elle entame sa licence de journalisme, elle sait pertinemment qu’elle veut s’orienter vers le cinéma. En 1996, tout juste diplômée, elle obtient une bourse et se rend à l’Université de Columbia à New-York pour y suivre un Master en Fine Arts (MFA). Au même moment, à Santiago, l’industrie cinématographique chilienne n’est alors qu’à ses balbutiements.

Son premier film notable est Historias de Futbol réalisé par Andres Wood en 1997, long métrage de fiction qui inaugure le début de leur collaboration, mais aussi d’une belle amitié au cours de laquelle ils ont collaboré sur une une dizaine de films jusqu’à aujourd’hui.

 

Le poids de l’Histoire dans le cinéma chilien

No

 

Mais c’est en 2012 que le film No, réalisé par Pablo Larraín, marque un tournant dans la carrière d’Andrea Chignoli puisque pour la première fois, le Chili est représenté aux Oscars. Et ce n’est pas tout, le film  remporte le Prix Art Cinema Award à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes, parmi de nombreuses autres distinctions. Le pitch du film ? Suite au référendum convoqué par Pinochet en 1988 en vue de la pression exercée par la Communauté internationale, les leaders d’opposition chargent un jeune créateur du monde de la publicité de leur campagne, afin de libérer le pays de l’oppression.

On voit alors comment l’histoire du Chili influence encore profondément son cinéma et la mission politique qu’il lui confie. Une mission dans laquelle se retrouve Andrea Chignoli qui souligne aussi l’importance du montage comme ultime moyen de signifier dans ce genre de film militant.

Le montage comme « troisième écriture d’un film »

Andrea Chignoli insiste particulièrement sur les trois niveaux d’écriture d’un long métrage : la première est celle du scénario, puis celle du tournage, sûrement la plus violente car la plus risquée en termes financiers notamment, et enfin celle du montage. Elle reconnaît sa grande responsabilité dans le rendu final d’une œuvre et de ce que cette dernière a à communiquer.

Le montage, c’est la troisième écriture d’un film et finalement, c’est l’écriture définitive.

L’Université Catholique, qui fait en sorte de mettre en valeur les arts dans l’environnement universitaire, a tenu à récompenser ce travail de création à part entière. Cette année, c’est la première fois qu’un membre du cursus Direction Audiovisuelle reçoit le Prix de la Création Artistique UC, qui en est à sa 8ème édition. Ce prix récompense un artiste faisant partie de l’équipe académique dont le travail représente un apport au développement des arts à travers le pays et à l’engagement de l’Université pour la reconnaissance des arts dans toutes ses manifestations. Andrea Chignoli a laissé sa marque dans l’esthétique du cinéma chilien de ces vingt dernières années, et, selon Silvio Caiozzi, célèbre réalisateur chilien, « sa patte est reconnaissable dans toutes les grandes productions auxquelles elle a participé ».

Enfin, ultime consécration pour la monteuse : en 2018, elle devient membre de l’Académie des Arts et des Sciences Cinématographiques d’Hollywood, reconnaissance de l’industrie audiovisuelle et de ses pairs pour son apport extraordinaire au cinéma chilien et latino-américain.

 

Le cinéma comme nouvelle voie mais aussi nouvelle voix du féminisme

Andrea Chignoli se souvient de la liberté que lui avait permis son travail pendant sa grossesse. Le box de montage avait été réaménagé pour accueillir ce nouveau corps, ce qui avait permis à la future maman de ne pas interrompre sa carrière professionnelle.

Elle a ensuite pris la décision d’avoir son propre studio de montage à domicile afin de pouvoir s’occuper de son bébé. Elle déplore toutefois les fonctions plutôt secondaires auxquelles les femmes sont reléguées dans le cinéma, que ce soit le montage ou le scénario par exemple, et l’ombre qui leur est faite du côté de la réalisation. Selon elle, les réalisatrices ont une approche complètement différente dans la façon de raconter leurs histoires, et le cinéma leur permet de poser les mots sur le machisme, qui avant, ressemblait à un « grand éléphant blanc invisible dans la salle ». Elle se réjouit de voir ses élèves s’ouvrir à un cinéma LGBTQI+ ou queer et élargir leurs perspectives artistiques et cinématographiques.

« Je suis inquiète car les étudiantes n’osent pas prendre la parole… elles ont été comme apprivoisées »

Cependant, en tant que professeure, Andrea Chignoli regrette que les étudiantes restent encore trop en retrait dans la salle de classe, comme elle le sont dans l’industrie cinématographique. Elle fait donc en sorte de créer les mêmes opportunités de prise de parole pour l’ensemble de ses étudiant.e.s, afin que tou.te.s, sans exception, prennent part au débat encore plus grand que leur proposera le cinéma de demain.

 

Pour en savoir plus sur l’oeuvre d’Andrea Chignoli, vous pouvez regarder l’interview suivante :